HUMOUR | Aborder le quotidien professionnel de façon flegmatique
Aider les employé·es à développer une attitude positive face aux situations souvent délicates du quotidien: tel est le but de la directrice de l’établissement médico-social La Lisière à Évilard (BE). Elle est convaincue que l’humour aide à aborder bien des situations avec plus de légèreté. Dans le quotidien professionnel, les techniques pour susciter le rire font aujourd’hui leurs preuves. Les employé·es sont aussi sensibilisé·es au fait que réagir avec humour face à la difficulté peut apporter un grand soulagement.
Il suffit d’entrer dans l’établissement médico-social La Lisière à Évilard pour réaliser que cette communauté s’est donné pour mission d’accorder une grande place à l’humour face à un quotidien souvent difficile. Cet EMS situé sur les hauteurs de Bienne emploie 70 salarié·es qui accompagnent 46 personnes âgées. Dès le hall, qui donne sur le restaurant, on ne peut manquer de remarquer le «distributeur d’humour», un ancien distributeur de Chupa Chups. Je suis les instructions, j’actionne la manivelle et aussitôt, il en sort une boule en plastique. À l’intérieur, je découvre un chocolat et un bout de papier sur lequel est écrite cette citation en français: «Je sais faire plusieurs choses à la fois: écouter, ignorer et oublier, le tout en même temps». Une maxime ironique sur le monde du travail moderne et la pression de la productivité. Au lieu de faire l’éloge de la performance, cette citation célèbre avec sarcasme et autodérision l’art de faire la sourde oreille.
Dans le distributeur, ces boules sont très nombreuses. Ces citations rigolotes, qui invitent souvent à la réflexion, sont parfois l’œuvre d’humoristes célèbres, mais proviennent parfois aussi d’illustres anonymes. Yvonne Basile, directrice de La Lisière, a installé cette machine pour la première fois en 2021. Elle s’y trouve à nouveau aujourd’hui et peut être empruntée par d’autres établissements médico-sociaux ou institutions. Le distributeur suscite l’intérêt des résident·es, mais surtout celui des employé·es et des visiteur·euses, sans parler des enfants, qui, attiré·es par les friandises, aiment bien actionner la manivelle, parfois un peu trop d’ailleurs.
L’humour, ça s’apprend
«Ces citations incitent à engager la conversation», fait remarquer Y. Basile, dont le bureau est situé à côté du distributeur. «Il m’arrive de l’utiliser quand j’ai une petite envie de sucre. Et je reçois en prime une maxime rigolote», dit-elle avec le sourire. Le distributeur d’humour fait office de catalyseur, sa fonction étant d’inciter les institutions à aider leurs employé·es à adopter une attitude positive. Il y a quelques années, Y. Basile avait non seulement installé le distributeur d’humour que lui avait apporté Mariette Wüst Studer, directrice de Humor-Inhouse, une petite société de Bienne, mais elle s’était aussi penchée sur l’offre de formation dans ce domaine, qui comprend des ateliers d’humour d’une demi-journée ou d’une journée entière destinés à l’ensemble du personnel d’une institution (voir aussi page x).
Y. Basile en est certaine: «L’humour n’est pas donné à tout le monde». Et effectivement, elle faisait partie des personnes qui estimaient ne pas avoir un sens de l’humour prononcé au début de cette formation à La Lisière. Elle souligne que les personnes n’ont pas toutes le même humour. Mais le cours lui a montré que l’humour s’apprend et ne consiste pas à réciter une multitude d’histoires drôles apprises par cœur. «L’important est d’apprendre à faire preuve d’humour pour aborder les situations avec plus de légèreté et avoir de la générosité envers autrui.»
Face aux situations de la vie souvent difficiles des résident·es précisément ou aux conflits au sein des équipes subissant une forte pression temporelle, l’humour peut aider à se montrer flegmatique. «Grâce à l’humour, on prend du recul», insiste Y. Basile. Il permet de créer un lien avec les résident·es ou les collègues et renforce le sentiment d’appartenance. Y. Basile en est convaincue: un peu d’humour et une attitude positive permettent de faire avancer beaucoup de choses dans la bonne direction. Enfin, avoir de l’humour est très utile lorsque l’on ne peut rien changer à la situation.
Nous rions trop peu
«Je suis contente quand il pleut, car même si cela n’est pas le cas, il pleuvra quand même», explique-t-elle pour illustrer son attitude positive et pleine d’humour face à l’inéluctable. Selon Y. Basile, l’atelier sur l’humour, qui est de nouveau proposé aux employé·es ayant rejoint l’EMS cette année, permet de poser les bases pour voir le verre à moitié plein: il aborde les notions théoriques sur l’art de communiquer avec humour, de façon bienveillante, respectueuse, amusante, et en aucun cas blessante ou offensante. L’atelier revient aussi sur les types d’humour et montre que le rapport à l’humour dépend de la personnalité, du milieu culturel, de l’âge et du sexe.
Pour Y. Basile, l’un des atouts de cette formation réside dans le partage de pratiques concrètes et faciles à appliquer pour aider au mieux à gérer le quotidien et trouver les bons réflexes face aux situations difficiles, dans la vie professionnelle comme dans la sphère privée. Souvent, ces techniques visent simplement à pratiquer l’autodérision et à rire avec les autres, et donc à mettre les choses en perspective afin d’avoir la force de se consacrer à ses tâches avec un nouvel élan. «Nous rions trop peu», constate Y. Basile. Rire est bon pour la santé psychique et physique. Ce n’est un secret pour personne.
Exercices pratiques à effectuer au quotidien
Une méthode simple et efficace en équipe permet de désamorcer une situation tendue ou d’éviter de repartir chez soi avec le stress du travail. Afin de repousser les problèmes, les participant·es à l’atelier crient «ouste!» et effectuent un mouvement brusque des deux bras. Une personne commence, les autres lui emboîtent le pas. Y. Basile: «C’est drôle à voir, tout le monde se met à rire et la tension retombe.»
Cet autre exercice aide à détendre l’équipe: prononcer successivement des mots composés compliqués. Une première personne s’adresse à sa·son voisin·e, qui lui dit «stop!» en cas d’erreur. La première personne doit alors recommencer, échoue forcément, puis passe la main à un·e collègue. Au bout d’un moment, les participant·es se prennent dans les bras en riant lorsqu’il devient évident qu’il est impossible d’avancer.
Une autre méthode pour avoir un état d’esprit positif en début de journée consiste à se sourire dans le miroir au réveil. Selon Y. Basile, les expressions faciales jouent un rôle déterminant sur le moral de la personne et de ses vis-à-vis. Même une conversation téléphonique trahit l’état dans lequel se trouve la personne à l’autre bout du fil. En complément à ces conseils, toutes sortes d’accessoires permettent de décrocher un sourire auprès des membres de l’équipe ou des résident·es. Des «boîtes à humour» ont été distribuées dans les services et espaces de l’établissement. Elles contiennent des cartes de citations drôles, des lunettes rigolotes ou des nez rouges.
L’humour lié au contexte
La technique suivante s’avère encore plus efficace que les maximes rigolotes ou un nez rouge: faire preuve d’humour à une situation donnée, même si l’on est soi-même concerné·e. Vivian Lüthi, spécialiste en activation, et Sarah Jäggi, assistante en soins et santé communautaire, ont de nombreuses anecdotes sur le sujet. Quand cette dernière a trébuché et s’est retrouvée aux pieds d’une résidente, celle-ci a éclaté de rire: «Pour une fois, c’est toi qui es au sol et pas moi!» S. Jäggi a ri avec elle. Cet incident et la réaction qu’il a suscitée ont été sur toutes les lèvres dans le service. «Il faut savoir rire de soi-même», explique S. Jäggi.
V. Lüthi raconte comment elle et d’autres collaborateur·rices ont imaginé une manière rigolote de gérer les «bonjour!» incessants de plusieurs résident·es: «Entre collègues, il nous arrive aujourd’hui de nous crier mutuellement «bonjour!», ce qui détend tout de suite l’atmosphère.» S. Jäggi sait qu’il fait faire preuve de créativité quand on s’occupe de personnes atteintes de démence qui refusent les soins: alors qu’elle voulait boutonner la chemise d’un patient, sa plaisanterie «Du calme, je ne vais pas vous étrangler» a produit son effet. Celui-ci a ri et répondu: «Mauvaise idée, la police serait alertée».
«Chez nous, l’humour est monnaie courante», souligne V. Lüthi. Point positif, les ateliers ont permis à certain·es collègues d’être plus détendu·es. Pour S. Jäggi, les nombreux exemples pratiques d’humour au quotidien partagés lors de l’atelier ont été très enrichissants. Selon la directrice Y. Basile, la collaboration s’est améliorée. «Les employé·es savent qu’ils peuvent tester des nouveautés, à condition bien sûr de ne jamais se moquer des autres.» L’essentiel, selon elle: «Les gens ont le droit de rire et doivent s’amuser, même au travail.»