HUMOUR | «L’humour est une stratégie d’adaptation»
L’humour est pour ainsi dire un élixir de vie qui accompagne depuis l’enfance Beat Hänni, aujourd’hui âgé de 86 ans. Une fois à la retraite, il a décidé de se vouer entièrement à la promotion de l’humour auprès des personnes âgées. Il défend avant tout l’idée de cultiver le sens de l’humour et d’aborder les nombreuses épreuves du quotidien avec calme et sérénité.
Quand Beat Hänni arrive à notre rendez-vous, un nez rouge dépasse audacieusement de la poche plaquée gauche de sa veste. Ses explications ne se font pas attendre. Pendant des années, il a entre autres animé des ateliers humoristiques destinés au personnel des établissements médico-sociaux ou des institutions pour personnes âgées. À la fin d’un atelier, il distribuait un nez rouge à l’ensemble des participant·es et leur demandait de le porter pour rentrer à la maison, et ce tout en restant de marbre. Il leur indiquait que le seul moyen d’y arriver était d’avoir compris le sens de l’atelier: entretenir et mobiliser son humour pour cesser de prendre trop de choses au sérieux et d’en faire une affaire personnelle, comme en l’occurrence les regards des passant·es agacé·es par le nez rouge. Tout le monde n’a pas réussi le test, loin de là.
Depuis qu’il est à la retraite, Beat Hänni, 86 ans, consacre tout son temps à l’humour, et plus précisément à son effet salutaire sur les personnes âgées. En 2005, il comptait parmi les fondateurs de la fondation Humor und Gesundheit, laquelle a cofinancé une centaine de 100 projets jusqu’à sa dissolution fin 2025. Il a en outre présidé l’association Humorcare Schweiz de 2008 à 2018. Il en est aujourd’hui un membre d’honneur. Dans cette interview, il revient sur la genèse de son engagement humoristique et partage sa vision de l’humour. Il nous explique aussi pourquoi la promotion de l’humour, ou plutôt d’une philosophie de vie pleine d’humour, importe tant, d’autant plus avec l’âge. Beat Hänni vit avec sa femme à Bottmingen (BL).
Monsieur Hänni, vous êtes économiste et étiez cadre dans l’industrie pharmaceutique bâloise. À la retraite, vous vous êtes vous-même promu au poste de «travailleur de l’humour engagé». Pouvez-vous revenir sur votre parcours?
Pendant ma vie active, j’utilisais déjà l’humour comme outil de communication dans mon rôle de direction. Des enquêtes montrent clairement qu’une atmosphère empreinte d’humour au travail favorise la créativité et l’efficacité des équipes. L’humour fait partie de ma vie depuis l’enfance. Ma mère, une Berlinoise, avait beaucoup d’humour. Elle parvenait toujours à adoucir mon père, un homme strict originaire de l’Emmental, sur les questions éducatives. Comme j’ai grandi dans un environnement teinté d’humour, j’étais un peu le clown de service à l’école.
Pourquoi vous intéressez-vous avant tout à l’importance de l’humour pour les personnes âgées?
J’avais une très bonne relation avec mes deux grands-mères. Plus tard, j’ai accompagné en EMS ma belle-mère ainsi qu’une connaissance, qui avait un sens de l’humour très prononcé. J’ai pu constater qu’une profonde solitude régnait dans ces établissements. J’ai alors développé un concept d’«atelier humoristique», car j’avais la certitude que tout le monde a de l’humour et qu’il suffit de le réveiller. J’ai choisi ce nom pour motiver les personnes âgées à travailler leur humour. Et ma mission, en tant que travailleur de l’humour, est de les y aider. J’ai commencé à animer régulièrement des ateliers humoristiques dans plusieurs établissements médico-sociaux après mon départ à la retraite. Quand j’étais encore dans la vie active, j’avais rejoint l’association Humorcare Schweiz, dont les membres s’engagent en faveur du recours à l’humour dans le domaine des soins, de la thérapie et de l’accompagnement.
Quel est le sens de votre engagement dans l’association Humorcare?
Je voulais mieux comprendre la place effective de l’humour dans les soins et la communication. Le congrès international de l’humour qui a eu lieu à Bâle en 1998 m’a particulièrement marqué. J’ai été très impressionné par un gérontopsychiatre allemand. Une fois par semaine, il essayait de mobiliser l’humour d’un groupe de personnes âgées en clinique, avec à la clé une amélioration réelle de leur qualité de vie. La présentation d’Iren Bischofberger, aujourd’hui privat-docente dans le domaine des sciences infirmières, était aussi très inspirante. Elle avait interviewé une personne atteinte de sclérose en plaques qui réussissait à gérer sa situation de vie difficile grâce à son humour. L’association Humorcare Schweiz est née à l’occasion de ce congrès. J’y ai adhéré sans plus attendre!
L’association Humorcare Schweiz que vous avez présidée de 2008 à 2018 s’intéresse aux conclusions des travaux de recherche. Où en est la recherche sur l’humour en Suisse?
Jusqu’à il y a encore quelques années, Willibald Ruch, psychologue et professeur en psychologie de la personnalité et diagnostic, menait des recherches à l’université de Zurich. Il était entre autres spécialiste de la psychologie positive et de l’étude de l’humour. Cette chaire nous a permis, en tant que praticien·nes en humour thérapeutique, de nous appuyer sur des études scientifiques. L’association Humorcare entretenait donc de bonnes relations avec Willibald Ruch et ses étudiant·es. Depuis qu’il est devenu professeur émérite en 2021, cette chaire a malheureusement cessé d’exister sous cette forme, ce que nous regrettons profondément. Willibald Ruch reste très sollicité en tant qu’intervenant.
Quelles sont actuellement les conclusions clés des études sur l’importance de l’humour chez les personnes âgées?
De manière générale, la recherche conclut que l’humour revêt une grande importance pour la santé physique et mentale, et ce à tous les âges. Il agit contre le stress chronique et les maladies liées à l’âge. Je pense par exemple à une étude au long cours menée aux États-Unis. Pendant seize ans, 800 participant·es de 55 ans et plus ont été régulièrement interrogé·es sur leur attitude face au vieillissement. Les personnes qui envisageaient le vieillissement avec humour et positivité ont vécu plus longtemps. Les conclusions de travaux de recherche dans lesquels j’ai été directement impliqué sont tout aussi intéressantes: l’étude a analysé sur plusieurs mois l’évolution positive de l’humeur des personnes âgées qui avaient participé à un de mes ateliers humoristiques.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette étude?
Je n’ai pas animé mon atelier humoristique uniquement en établissements médico-sociaux. J’ai également été sollicité par le service de gériatrie psychiatrique de la clinique universitaire de Bâle. Un médecin-chef a assisté au premier atelier pendant une heure. Il n’en revenait pas de voir ses patient·es s’ouvrir, simplement parce que j’avais réactivé les souvenirs drôles de leur enfance et de leur jeunesse. Il a ensuite fait documenter l’humeur des participant·es pendant plusieurs mois et a constaté un réel changement positif. Il a d’ailleurs écrit un article à ce sujet, qui a été publié dans une revue spécialisée de renom.
Comment fonctionne au juste un tel atelier humoristique?
La plupart du temps, j’avais des groupes de huit à dix personnes âgées. L’atelier humoristique avait lieu environ toutes les deux semaines et durait une heure à chaque fois. Je commençais par un exercice ludique pour détendre tout le monde. Puis, je lisais une histoire drôle. L’essentiel de l’atelier consistait à réveiller des souvenirs joyeux de l’enfance et de la jeunesse. J’étais lié à un EMS pendant trois ou quatre années à chaque fois. Au total, j’ai animé ces ateliers humoristiques dans une dizaine d’institutions pendant environ quinze ans. Le concept humoristique que j’ai développé est facile à mettre en place. Les autres peuvent donc prendre le relais.
Qu’est-ce que l’humour pour vous?
J’estime qu’il faut distinguer l’humour qui divertit de l’humour en tant qu’attitude intérieure. L’humour qui divertit englobe tout ce qui prête à rire ou amuse, tandis que l’humour en tant qu’attitude est une vertu, disons un trait de personnalité. Il s’agit d’un mode cognitif et émotionnel de traitement des situations de vie, même difficiles. Quand on a une attitude pleine d’humour, on ne se laisse pas déstabiliser. Au contraire, on arrive à retirer du positif des expériences négatives. Une attitude empreinte d’humour peut être assimilée au calme et à la sérénité. Cette forme d’humour gagne en importance avec l’âge. Plus d’une fois, des personnes âgées m’ont dit qu’elles ne seraient plus en vie sans leur humour. Je constate qu’en vieillissant, on accorde une importance croissante à l’humour.
Développer une philosophie de vie pleine d’humour paraît tout sauf facile. Non?
Tout le monde a de l’humour. Encore faut-il réussir à accéder à cet humour, savoir comment trouver quotidiennement cet état de calme et de sérénité. L’humour est une qualité qui doit être activée, qui se cultive, s’exerce.
Comment faire pour mobiliser son humour?
L’humour est très personnel. Chaque personne ressent de la sérénité pour des raisons différentes et doit donc mobiliser son humour à sa manière. Réfléchir aux choses qui nous mettent de bonne humeur est un moyen de découvrir son propre humour. Je conseille aussi de garder l’esprit ouvert et de s’entraîner à repérer des choses réjouissantes, drôles ou curieuses. C’est ainsi que l’on affine son sens de l’humour.
Est-on ensuite capable d’aborder les situations difficiles avec calme et sérénité?
Lorsque nous programmons notre cerveau à reconnaître les situations positives, empreintes d’humour au quotidien, nous voyons les choses différemment en l’espace de quelques semaines: les soucis sont moins pesants, les petits bonheurs de la vie sont mieux ressentis. Grâce à ce changement de perspective, on prend du recul vis-à-vis des situations difficiles. L’humour devient ainsi une stratégie d’adaptation. On parle aussi de mécanisme de coping.
Le rire ne suscite-t-il pas déjà une émotion positive?
La bonne humeur se cultive de différentes manières au quotidien, en riant ou simplement en souriant par exemple. L’étude du rire s’appelle la gélotologie. Il est intéressant de noter que le cerveau ne fait pas la différence entre un rire spontané et un rire purement mécanique. Le simple fait d’esquisser délibérément un sourire pendant un certain temps est déjà bénéfique. Se sourire dans le miroir de la salle de bain le matin est aussi un bon exercice. Le sourire reçu en retour met particulièrement de bonne humeur. Rire est une action physique et rapide qui a un effet tout à fait salutaire.
Avec votre fondation Humor und Gesundheit, vous avez cofinancé divers projets et initiatives pendant 20 ans. Quels étaient ces projets?
Nous avons financé de nombreux projets de clowns. À travers leur communication non verbale, les clowns peuvent favoriser la bonne humeur, en particulier chez les personnes atteintes de démence chez lesquelles la communication verbale se complique. La troupe «Hirntheater» dirigée par Franziska von Arb rencontre aussi un franc succès dans le domaine de la démence. Nous avons cofinancé certaines de leurs pièces et promu leurs représentations en EMS dans le cadre de la formation continue du personnel. Je tiens également à citer les formations internes du personnel des institutions pour personnes âgées que propose un groupe de pédagogues du rire. Nous les avons soutenus financièrement au début et avons aidé les établissements intéressés à mettre en place ces formations. Nous avons mené à bien d’autres projets dans le respect du but de la fondation.
Vous soulignez l’importance des clowns dans l’accompagnement et le soutien des personnes atteintes de démence: pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?
L’intervention en EMS de clowns spécialement formé·es est un champ d’activité assez large. Contrairement aux clowns dans les services pédiatriques des hôpitaux, ces clowns travaillent avec tact et délicatesse sur l’histoire de vie des personnes tout en s’adaptant aux troubles liés à la démence. Leur rôle est de susciter des émotions. La démence n’affecte ni les émotions ni la sensibilité. L’intervention de clowns implique d’évaluer rapidement le stade de la démence d’après le langage corporel. Peut-être qu’une certaine forme de communication est encore possible. La plupart des clowns sont issu·es du domaine social ou des soins et suivent ensuite une formation complémentaire dans le domaine de l’humour. La maîtrise d’un instrument de musique renforce la relation.
Quel effet ont les interventions de clown sur les personnes atteintes de démence?
Des analyses systématiques effectuées en EMS ont montré que la rencontre régulière entre de tels clowns et des personnes atteintes de démence pouvait modifier positivement le comportement de ces dernières et le faire ressentir le bonheur. Une étude menée dans des EMS par des psychologues de l’université de Zurich a pu le démontrer pour la première fois. Ces professionnel·les ont recommandé d’utiliser davantage l’humour comme mesure salutaire. L’étude a été réalisée dans le cadre d’un projet d’envergure, sous la supervision de Willibald Ruch, que j’ai déjà évoqué avec vous.