«Il est très probable que nous allions au devant d’une pénurie»
Tandis que les besoins en prestations de soins et d’accompagnement augmenteront progressivement, l’offre de personnel qualifié se réduira au niveau national. Pour combler cette lacune, il est impossible de se passer de la migration professionnelle, parallèlement à l’encouragement du potentiel de la main-d’œuvre en Suisse, souligne Daniel Höchli, directeur d’ARTISET, qui explique pourquoi le comité d’ARTISET est opposé à l’initiative populaire de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions».
Monsieur Höchli, quel est aujourd’hui le pourcentage d’étrangères et d’étrangers ainsi que de frontalières et frontaliers dans les branches d’ARTISET?
Les chiffres sont élevés. Selon un relevé de l’Office fédéral de la statistique de 2020, la part de personnel étranger dans le domaine des soins et de la santé communautaire est globalement de 26%, dont 5% de frontalier·ères, avec une forte concentration régionale dans de nombreux cantons frontaliers. Dans les EMS, il y a quelques années, quasiment 30% du personnel soignant disposait d’un diplôme étranger. La majeure partie vient des pays voisins et du reste de l’Europe, où la libre circulation des personnes s’applique.
Quelles branches et professions d’ARTISET emploient du personnel étranger?
Le domaine des soins infirmiers, où l’on trouve aussi beaucoup de frontalier·ères, fait appel à une très nombreuse main-d’œuvre étrangère. Mais nous avons aussi du personnel étranger dans les professions du social. En outre, des collaborateur·trices étranger·ères et qualifié·es dans le domaine technique sont recruté·es dans toutes les branches. On trouve aussi de la main-d’œuvre de l’étranger dans des professions moins qualifiées, comme le nettoyage. En plus des personnes réfugiées, beaucoup de personnes étrangères installées en Suisse travaillent dans le secteur des soins et du social.
Selon vos prévisions, quels seront les besoins en personnel dans les soins et l’accompagnement pour ces prochaines années et décennies?
Permettez-moi tout d’abord un petit survol de la situation. En raison de l’évolution démographique, les besoins en prestations de soins et d’accompagnement augmenteront surtout dans le domaine du troisième âge. Il faudra donc aussi plus de personnel. Dans le seul domaine des soins, les besoins augmenteront de quasiment 50% d’ici 2040. Dans le secteur du social, le domaine de l’enfance et de la jeunesse a également enregistré une demande accrue ces derniers temps, en raison des maladies psychiques. Dans le domaine du handicap, nous observons une forte tendance à l’autonomie en matière de logement, ce qui entraîne une hausse des prestations ambulatoires. Du personnel supplémentaire devrait donc aussi être nécessaire ici.
Ce besoin accru de prestations se heurte à la pénurie de la main-d’œuvre en Suisse.
Ces prochaines années, les baby-boomers partiront à la retraite et les générations à faible natalité arriveront sur le marché du travail. Donc l’offre de personnel en Suisse se réduira année après année, et la pénurie s’accentuera. Une étude des organisations patronales table sur une pénurie d’un demi-million de travailleur·euses qualifié·es dans tous les secteurs d’activité économique d’ici 2035. Les employeurs partent du principe qu’un bon tiers pourra être comblé en valorisant le potentiel national. Si la Suisse souhaite préserver sa prospérité, elle devra toutefois faire appel en grande partie à la migration professionnelle.
Donc les branches d’ARTISET pourront difficilement se passer de main-d’œuvre de l’étranger à l’avenir?
Très clairement, nous irons au-devant de difficultés si nous ne pouvons pas recruter de personnel supplémentaire de l’étranger. Nous sommes face à un dilemme. Soit nous diminuons la qualité parce qu’il y a moins de soignant·es pour plus de personnes, soit nous introduisons des listes d’attente face à notre impossibilité d’accueillir tout le monde.
Pour cette raison, le comité d’ARTISET rejette l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions».
Cette initiative veut éviter que la population résidante permanente ne dépasse la barre des dix millions avant 2050. Ces dispositions transitoires prévoient que des mesures radicales doivent déjà être prises en cas de franchissement des 9,5 millions. Vu l’évolution démographique actuelle, l’initiative aboutira forcément à une résiliation de l’Accord sur la libre circulation des personnes avec l’UE. Elle entraînera une aggravation de la pénurie de personnel, parce que, comme nous l’avons dit, nous aurons tendance d’une part à disposer de moins de personnel qualifié en Suisse, et d’autre part à avoir un besoin accru de prestations. Si nous ne pouvons plus combler cette lacune en employant de la main d’œuvre étrangère, il est très probable que nous allions au devant d’un problème de pénurie.
En raison de la clause guillotine, la résiliation de la libre circulation des personnes entraîne l’abrogation de tous les accords bilatéraux. Y aura-t-il aussi des conséquences pour nos branches?
La clause guillotine compliquerait fortement la participation de la Suisse au marché intérieur européen. Des contrats importants, comme celui supprimant les obstacles techniques au commerce, ou celui sur la participation de la Suisse aux programmes de recherche européens, deviendraient caducs. Pour nos branches, l’impact est indirect: nous appartenons aux branches tributaires de la fiscalité. Quand l’économie globale va mal, nos branches pâtissent également de la baisse des recettes fiscales.
Le secteur de la santé et du social ne peut ni ne pourra se passer de la migration de travail. Cette dépendance n’entraîne-t-elle pas un care drain dans les pays d’origine?
Je tiens à souligner d’emblée que dans le cadre de la libre circulation des personnes convenue contractuellement, les pays concernés s’accommodent des préjudices éventuels. Mais en effet, une forte dépendance pose problème, tout d’abord sur le plan éthique. Si nous nous appuyons sur la migration du travail, cela peut avoir des effets sur les pays de provenance: ils perdent leurs investissements dans la formation et leur système de santé et social s’affaiblit. Plus nous accueillons de personnes dans le pays, plus ce risque est élevé. ARTISET s’oppose donc à introduire pour ses propres branches des contingents de pays tiers allant au-delà de la libre circulation des personnes. Nous avons plutôt l’obligation d’exploiter au mieux le potentiel national. De plus, il y a un problème pratique.
Pouvez-vous mieux expliquer ce problème pratique?
Nous n’avons aucune garantie de pouvoir combler cette lacune par la libre circulation des personnes à l’avenir, parce que nos pays voisins sont en train d’améliorer leurs conditions de travail ou d’augmenter les impôts des frontalier·ères. Dans la durée, une corrélation a été observée entre l’immigration et les postes vacants dans les secteurs spécialisés. Au cours de ces dix dernières années environ, l’immigration est à peu près restée stable, mais la pénurie de personnel spécialisé s’est accentuée. Nous ne pouvons donc pas seulement combler la pénurie par l’immigration, mais devons la réduire par nous-mêmes.
Comme vous l’avez déjà souligné à plusieurs reprises, l’encouragement du potentiel de la main-d’œuvre en Suisse joue un rôle important: en faisons-nous assez à ce niveau?
Selon les données de l’Office fédéral de la statistique, les branches de la santé, du social et de l’accompagnement ont, depuis 2010, pourvu plus de postes supplémentaires que toutes les autres branches par du personnel indigène. Néanmoins, elles avaient aussi un besoin impératif supérieur à la moyenne de recruter du personnel en plus venant de l’étranger. Nos membres en font donc déjà énormément à ce niveau et cela mérite de la reconnaissance. Nous voyons toutefois qu’il est encore nécessaire d’agir. L’année dernière, les branches d’ARTISET ont publié une résolution pour endiguer la pénurie de personnel qualifié. Elle réclame la collaboration entre toutes les parties prenantes. Depuis sa publication, nous avons mené de nombreux entretiens, avec l’Office fédéral de la santé publique, la Conférence des directrices et directeurs cantonaux de la santé, et très récemment, la Conférence des directrices et directeurs cantonaux des affaires sociales. Il ressort de ces entretiens que des mesures sont prises, ce que nous reconnaissons pleinement.
Mais cela ne suffit pas?
La résolution consiste à vérifier si les mesures engagées nous permettent d’atteindre réellement notre but. Pour le moment, nous n’avons pas d’idée précise à ce sujet. Beaucoup d’efforts sont déployés, comme la mise en œuvre de l’initiative, mais nous doutons que cela suffise. Le problème, c’est que les différents acteurs tendent à ne penser qu’à leur domaine de responsabilité au lieu d’avoir une vision globale. Il s’agit ici d’un processus d’adaptation qui prendra du temps. J’ai encore confiance dans la capacité de la société à s’adapter. La question est simple: pourrons-nous nous adapter assez vite ou faudra-t-il d’abord une crise de la pénurie de personnel?
Revenons à l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions». ARTISET la rejette sans équivoque, car elle aggravera encore la pénurie de personnel qualifié. Comment vous engagerez-vous dans la campagne de votation?
L’initiative concerne toute l’économie, et nos branches n’en constituent qu’une petite partie. Nous laissons les associations faîtières des employeurs et des employé·es mener la campagne contre l’initiative. Notre mission consiste à rendre l’opinion publique attentive aux conséquences de l’initiative sur nos branches, de façon lucide et objective. De telles informations sont importantes pour que les citoyen·nes puissent tenir compte des conséquences pour le domaine de la santé et du social au moment de soupeser les arguments.