«La collaboration est essentielle pour soigner avec efficacité et empathie»
Que ce soit au niveau national, cantonal, régional ou communal, les services d’aide et de soins à domicile (SASD) et les établissements médico-sociaux (EMS) unissent leurs forces. Christina Zweifel, directrice de CURAVIVA, et Cornelis Kooijman, directeur d’Aide et soins à domicile Suisse, présentent les raisons et les formes de cette collaboration lors d’une interview commune pour les magazines ARTISET et Aide et soins à domicile. Ils estiment tous deux qu’il est important d'avoir conscience des rôles respectifs des EMS et des SASD.
Dans le domaine des soins de longue durée, la combinaison de l’ambulatoire et du stationnaire semble être préférée à l’approche «l’ambulatoire avant le stationnaire», et ce grâce au rapprochement entre les EMS et les SASD. Avez-vous aussi remarqué cela?
Christina Zweifel: La collaboration a lieu à tous les niveaux, sous diverses formes et grâce à différents moteurs. Je remarque que les acteurs sur le terrain, soit dans les régions et les communes, renforcent leur collaboration, notamment car le parcours de soins des personnes a changé: il n’est plus linéaire, passant du SASD à l’EMS. Il s’agit plutôt d’un va-et-vient du domicile à l’hôpital, puis à la réadaptation en EMS, avant le retour au domicile. À cela peuvent encore s’ajouter des séjours de courte durée en EMS. Les organisations unissent donc leurs forces afin de pouvoir offrir des prestations de qualité à ces personnes.
Cornelis Kooijman: J’ai aussi constaté ce rapprochement, qui prend diverses formes, allant des coopérations informelles aux fusions. L’objectif principal doit toujours être de soutenir les personnes le mieux possible. Au niveau cantonal également, on observe souvent d’étroites collaborations. Les pouvoirs publics, qui sont responsables des soins de santé et doivent se demander quelles prestations fournies par quels acteurs ils souhaitent proposer à la population, peuvent jouer un rôle moteur.
C. Zweifel: Nos associations entretiennent une bonne collaboration au niveau national également, notamment lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts communs.
L’une des raisons de ce rapprochement ne serait-elle pas aussi les mesures d’économie, du moins au départ?
C. Kooijman: Le rapport coût-efficacité peut tout à fait figurer parmi les objectifs. À cet égard, le partage des ressources du back-office est un thème central.
C. Zweifel: On ne peut maîtriser les coûts qu’en gagnant en efficacité, par exemple dans le back-office, comme mentionné. Grâce aux soins intégrés, on peut éviter de fournir des prestations à double, mais cela ne permet pas de diminuer le nombre de minutes de soins.
Vous avez évoqué la collaboration entre CURAVIVA et Aide et soins à domicile Suisse. Dans quel domaine est-elle essentielle actuellement?
C. Zweifel: Le financement uniforme des prestations ambulatoires et stationnaires (EFAS) est un thème central en ce moment. Nous parvenons toujours à adopter une position commune durant les négociations. Nous sommes convaincus que l’EFAS permettra d’éliminer les incitations inopportunes systémiques, car la même clé de financement sera appliquée à toutes les prestations de soins, indépendamment du lieu où elles sont dispensées. Pour la mise en œuvre de l’initiative sur les soins infirmiers aussi, nous partageons les mêmes positions, soit le renforcement de la formation et l’amélioration des conditions cadres et de travail.
C. Kooijman: Le financement uniforme des prestations est un bon exemple qui montre que nous défendons des positions communes, mais aussi des revendications et des intérêts spécifiques, liés à nos rôles respectifs. C’est important de le reconnaître. Ainsi, durant les négociations, des divergences peuvent apparaître concernant les tarifs et les structures tarifaires. Toutefois, grâce à notre bonne collaboration, nous parvenons toujours à surmonter ces obstacles.
C. Zweifel: Ce n’est pas une question de concurrence, mais de différence de contextes, qui nécessitent chacun des conditions cadres spécifiques. Nous ne nous préoccupons pas de savoir qui peut soigner le plus de personnes, mais de la façon dont nous allons assurer la prise en soins jusqu’en 2040.
C. Kooijman: J’aimerais aussi mentionner la campagne «Faire une carrière empreinte d’humanité»: dans le domaine du recrutement, nous collaborons à tous les niveaux, car les EMS et les SASD ont un besoin urgent de personnel formé et recherchent les mêmes profils, bien que les contextes soient très différents.
Comme mentionné, ce rapprochement se produit aussi au niveau cantonal, allant parfois jusqu’à la fusion. Pensez-vous que cette évolution mérite d’être soutenue?
C. Kooijman: De nombreux cantons promeuvent les soins intégrés. Il est alors logique que les associations, en tant qu’interlocutrices de l’administration cantonale, soient en contact entre elles. Il n’y a toutefois pas de solution unique quant au choix du modèle de coopération. À certains endroits, une fusion est pertinente, alors qu’à d’autres, une coopération dans le cadre de divers projets suffit. Cependant, les fusions entre les EMS et les SASD représentent toujours un défi, car les soins à domicile fonctionnent autrement que dans une institution.
C. Zweifel: La collaboration est avantageuse dans tous les cas. Certains cantons promeuvent fortement les soins intégrés, surtout au niveau régional. D’autres gèrent le système de soins de manière centralisée, et d’autres encore laissent cette tâche aux communes. Il ne serait donc pas logique de miser sur une seule forme de collaboration pour toute la Suisse.
Quelles formes de collaboration observez-vous concrètement?
C. Zweifel: La forme de collaboration la plus étroite est la fusion. C’est le cas de Vaka dans le canton d’Argovie, de la BSH dans les Grisons et d’Afisa dans le canton de Fribourg, par exemple. Il existe de nombreuses autres formes, y compris des repas de midi informels réguliers réunissant les membres du comité des deux associations.
C. Kooijman: Une collaboration suivant une approche «top down» rencontre souvent de la résistance. Une vision partagée, qui mène à une forme de coopération, est souvent plus prometteuse. Plus que la forme de collaboration choisie, il me paraît important de reconnaître les particularités de chaque contexte.
Revenons à la collaboration sur le terrain. Quels en sont les avantages pour les institutions, outre les synergies dans le back-office?
C. Kooijman: Une collaboration étroite permet de développer des offres qui sont utiles tant aux institutions qu’à la clientèle, à condition de garantir une bonne circulation de l’information. Je pense notamment à la structure de jour d’un EMS, qui décharge les client·es et leurs proches et permet au SASD de ne pas avoir à assumer de tâches supplémentaires. Les structures de nuit communes peuvent s’avérer avantageuses en cas de pénurie de personnel: par exemple, le personnel de nuit d’un EMS est joignable par la clientèle d’un SASD en cas d’urgence. Ou un SASD assure les urgences de nuit pour un EMS en recourant à du personnel titulaire d’une formation tertiaire.
C. Zweifel: En collaborant étroitement, les EMS et les SASD peuvent développer des projets communs à forte valeur ajoutée, comme des solutions groupées pour différentes formations. Ainsi, ils peuvent proposer des places d’apprentissage permettant de découvrir les deux contextes. Les formations deviennent alors plus attrayantes.
La clientèle apprécie sûrement elle aussi le rapprochement des EMS et des SASD, qui proposent ainsi toutes leurs offres d’un seul tenant?
C. Zweifel: Tout proposer d’un seul tenant, c’est un objectif très ambitieux, qui nécessite une fusion. Je ne pense pas que cela soit nécessaire. En coordonnant efficacement leurs offres, les EMS et les SASD font déjà un grand pas vers des soins intégrés.
C. Kooijman: Au vu de la grande complexité du système de santé, il peut être utile pour la clientèle que quelqu’un se charge de la coordination entre les acteurs, surtout pour les personnes qui n’ont pas de proches. C’est ça, pour moi, les soins intégrés. Et les SASD se prêtent tout à fait à cette tâche.
C. Zweifel: Pour les personnes vivant chez elles, j’estime qu’il est très pertinent que les SASD se chargent de la gestion des cas, notamment car les gens restent toujours plus longtemps à domicile et souhaitent des prestations individualisées. Le nouveau parcours de soins, avec ce va-et-vient entre les soins à domicile et les institutions, exige une très bonne collaboration entre les EMS et les SASD. Dès que les personnes sont prises en soin dans une institution, il est logique que celle-ci assume la coordination.
Ces dernières années sont apparues de nombreuses structures intermédiaires, soit des offres de logement accompagné à mi-chemin entre les SASD et les EMS. Quelles sortes de collaboration observez-vous ici entre les deux acteurs?
C. Kooijman: Pour certaines offres de logement accompagné, les SASD fournissent eux-mêmes les prestations. Pour d’autres, ils collaborent avec un EMS, avec lequel ils ont conclu un contrat pour des prestations spécifiques. Peu importe qui propose ces logements, dont la demande ne cesse de croître: l’important est que les compétences et les ressources des deux acteurs soient utilisées de manière optimale.
C. Zweifel: Je pars du principe qu’il y a plus d’EMS que de SASD qui proposent des logements accompagnés, tout simplement car les institutions possèdent souvent des terrains et peuvent y construire des bâtiments destinés à ces structures intermédiaires. Dans bon nombre de ces bâtiments, les EMS s’occupent de l’intendance et de la restauration, et assurent les urgences de nuit. Quant aux SASD, ils se chargent des soins pendant la journée.
On a parfois l’impression que les EMS cherchent à s’imposer dans le domaine de l’aide et des soins à domicile, en plein essor, en proposant leurs propres services. Qu’en pensez-vous?
C. Zweifel: Je ne constate pas de mainmise sur les soins ambulatoires de la part des institutions, dont l’expertise concerne le domaine stationnaire. Ces services internes sont avant tout créés pour assurer les soins dans les logements accompagnés, qui se trouvent souvent sur les propres terrains des EMS. Il arrive aussi qu’une commune fasse construire un immeuble de logements accompagnés à proximité d’une institution et la mandate pour fournir les prestations nécessaires. Cela est dû au système d’autorisation et de financement: les prestations de soins ambulatoires et stationnaires sont financées via des systèmes distincts. Par conséquent, une autorisation d’exploiter un EMS ne permet pas d’accompagner les personnes à domicile.
C. Kooijman: Dans certains cas, je souhaiterais que les pouvoirs publics améliorent la planification des offres ambulatoires et stationnaires ainsi que le contrôle, notamment en octroyant de manière plus ciblée les autorisations d’exploiter un SASD. Il est aussi important d’impliquer les SASD, principaux détenteurs du savoir-faire en matière de soins à domicile, dans ces projets. Au lieu de gaspiller des ressources en essayant de mettre en place des structures qui existent depuis longtemps, les autres acteurs devraient collaborer avec les SASD pour assurer les meilleurs soins possibles.
Vous avez déclaré que le financement uniforme éliminera les incitations inopportunes actuelles. Qu’est-ce que cela implique pour la collaboration entre les EMS et les SASD?
C. Kooijman: Le financement uniforme devrait permettre de se concentrer sur les besoins des personnes et de choisir le cadre le plus adapté à chaque individu, sans que cela ne dépende de la participation d’un organisme payeur. Il est possible qu’une personne soit mieux accompagnée en EMS, même si elle a besoin de peu de soins, et qu’une autre le soit mieux à domicile, malgré une multimorbidité et une situation de soins complexe.
C. Zweifel: Quelle que soit la manière dont le financement uniforme sera mis en œuvre, une chose est sûre: les assureurs n’enverront plus de courrier enjoignant de placer une personne en EMS car la complexité des soins rend les prestations à domicile trop coûteuses pour eux.
Pour terminer, jetons un regard sur l’avenir: les EMS et les SASD continueront-ils à se rapprocher?
C. Zweifel: La tendance aux soins intégrés, et donc à la coopération renforcée entre les acteurs, va se poursuivre. La collaboration entre les EMS et les SASD gagnera aussi en importance car nous prenons en soin de plus en plus de personnes, mais ne pouvons pas compter sur une hausse équivalente de nos effectifs. La collaboration est essentielle pour soigner avec efficacité et empathie.
C. Kooijman: Aide et soins à domicile Suisse élabore actuellement la vision d’avenir «Care@Home 2040», qui présente des soins à domicile intégrés et numériques. La collaboration entre les EMS et les SASD peut aider à concrétiser cette vision. Celle-ci inclura toutefois aussi d’autres acteurs du domaine de la santé et du social, notamment car un tiers de la clientèle des SASD a moins de 65 ans, et cette tendance est à la hausse. Il me semble important, lors de toute décision concernant une collaboration, que chaque prestataire puisse mettre son expertise à profit dans le cadre de celle-ci, et ce dans l’intérêt de toutes les parties prenantes.
Christina Zweifel et Cornelis Kooijman
Christina Zweifel est, depuis 2023, directrice de CURAVIVA, l’association de branche nationale des prestataires de services pour personnes âgées, qui fait partie de la fédération ARTISET. La vieillesse était déjà un aspect majeur de son parcours académique: elle a rédigé sa thèse de doctorat en géographie humaine sur la politique de la vieillesse dans les communes suisses. Elle a notamment été responsable du service spécialisé «Vieillesse et famille» du canton d’Argovie.
Cornelis Kooijman est responsable Bases et développement depuis 2015 et co-directeur depuis 2022 (directeur unique dès le 1er novembre 2026) d’Aide et soins à domicile Suisse, l’association faîtière des associations cantonales d’aide et de soins à domicile ainsi que d’autres organisations de soins et de soutien professionnels à domicile. Il est diplômé en sciences de l’environnement de l’EPFZ et a effectué un Executive MBA. Il a notamment été membre de la direction de la Ligue pulmonaire suisse.