«Donner plus d’importance à la vie et à l’organisation du quotidien»
À la mi-janvier, ARTISET et son association de branche CURAVIVA ainsi que la fondation Paul Schiller ont publié le «Guide pour un bon accompagnement dans les établissements médico-sociaux». Monika Weder, responsable Formation d’ARTISET, aborde des aspects essentiels du soutien psychosocial et explique comment le guide accompagne les institutions dans la mise en œuvre. Les responsables politiques et les autorités ont également un rôle à jouer.
Madame Weder, le nouveau guide souligne la valeur d’un bon accompagnement des personnes âgées, même dans les domaines stationnaire et intermédiaire. Pourquoi est-ce aussi important?
De plus en plus de personnes entrant en contact avec des EMS ont l’habitude que leurs besoins individuels soient pris en considération. Même quand on vieillit et que l’on est dépendant·e des soins, on a envie de pouvoir conserver ses habitudes et ses préférences personnelles. Les spécialistes prennent de plus en plus conscience du fait que les seuls soins professionnels ne suffisent pas à garantir le bien-être et la qualité de vie des résident·es. Il faut surtout leur offrir un bon accompagnement psychosocial afin de les aider activement à continuer de vivre ce qui était et reste important dans leur vie.
Pour ARTISET, c’est vous, en tant que responsable Formation, qui avez lancé le processus d’élaboration du guide avec la fondation Paul Schiller: réclamez-vous surtout de nouveaux profils professionnels?
Face aux nouvelles exigences, on se rend vite compte de la nécessité de pouvoir compter sur des professionnel·les supplémentaires disposant de compétences adéquates. De ce constat découle la question de la formation. Mais c’est un raccourci. Dès nos premières discussions et lors du développement du concept, nous avons constaté que l’adaptation des profils professionnels ou le recrutement de spécialistes adéquat·es avait une utilité limitée. Pour offrir un bon accompagnement psychosocial, l’institution doit remplir des exigences à tous les niveaux, des principes directeurs et de la stratégie à l’attitude et la posture des professionnel·les en passant par le concept. Nous avons donc déployé le projet à large échelle.
Mais l’accompagnement, à côté des soins, a de tout temps été un domaine important dans les EMS. Les résident·es paient d'ailleurs une taxe d’accompagnement. Quel est alors l’intérêt du présent guide?
Toute la difficulté est de définir l’accompagnement avec précision. Alors que l’on distingue tout un éventail de prestations dans les soins, l’accompagnement dans sa conception actuelle est un terme global plutôt vague. On entend généralement par là des séances d’activation en groupe. Chaque établissement détermine lui-même ce qu’il entend par accompagnement. Cela montre aussi que dans la conception générale, les EMS ont surtout mis l’accent, et le mettent toujours, sur les prestations de soins. Nous estimons que des aspects peuvent clairement être améliorés à cet égard, y compris de la part des autorités et des politiques qui confèrent les mandats.
Selon vos observations, quelle est la conception actuelle de l’accompagnement dans le paysage des EMS?
Les différences sont très importantes en ce qui concerne les activités, mais aussi la conception de l’accompagnement. Certaines institutions disposent déjà de très bons concepts et tentent de développer des prestations d’accompagnement spécifiques. D’autres mettent en œuvre des éléments précis. Par exemple, le travail de biographie devient de plus en plus important. Il y a aussi des EMS qui intègrent l’accompagnement dans les soins. Ces derniers y ont une place centrale, et les autres prestations gravitent autour.
La conception de l’accompagnement présentée dans le guide s’est-elle imposée au niveau national et international?
La fondation Paul Schiller a été une partenaire de choix. Elle a posé de nombreuses bases sur ce thème, dans lesquelles nous avons ensuite puisé des idées. Je n'ai connaissance d'aucune étude menée sur ce thème, que ce soit en Suisse ou à l’international. Je pense que nous en sommes encore au début. La conception de l’accompagnement psychosocial telle qu’ébauchée par la fondation Paul Schiller me semble être une bonne approche, qui convient aussi au domaine stationnaire.
Quelles sont les principales caractéristiques du travail d’accompagnement psychosocial?
Il s’agit d’une part de soutenir les personnes âgées pour qu’elles puissent prendre soin de leur bien-être mental, psychique et physique. Et de les rendre plus fortes, pour qu’elles puissent gérer elles-mêmes des situations difficiles. L’objectif est d’améliorer leur santé psychique et leur sentiment de sécurité au quotidien. Dans ce contexte, il importe de déterminer la nature et l’importance du soutien nécessaires. Un autre aspect essentiel est de permettre aux personnes de participer à la vie sociale.
Pourquoi la participation est-elle si importante?
L’intégration dans la vie sociale et les échanges avec les autres me semblent essentiels pour améliorer la qualité de vie et combattre la solitude. Ici encore, il est décisif de ne rien imposer, mais de proposer des activités adaptées aux besoins et aux centres d’intérêts.
Un bon accompagnement va au-delà d’un simple programme d’occupation, il doit renforcer les ressources?
Le but est que les personnes âgées organisent elles-mêmes leur vie et puissent prendre leurs propres décisions. Elles doivent se rendre compte qu’elles peuvent apporter leur contribution, du mieux qu’elles le peuvent. Nous devons ainsi aider les résident·es dans le sens d’une autonomisation.
Qu’implique une telle conception de l’accompagnement par rapport à la manière dont les EMS se perçoivent?
À mon avis, les EMS ayant une telle conception évoluent pour devenir des espaces de vie dans lesquels des personnes âgées habitent et vivent ensemble, avec le soutien et l’accompagnement du personnel. L’EMS n’est pas un simple lieu dans lequel des soins sont dispensés aux résident·es, mais une sorte de communauté d’habitation et de vie dans laquelle on coexiste. Les EMS doivent donner plus d’importance à la vie et à l’organisation du quotidien. Selon cette approche, l’entrée en EMS est une coupure moins radicale, car elle n’oblige pas à renoncer à toutes ses habitudes.
Qu’implique une telle conception pour les membres du personnel?
Le principal défi au quotidien est de réussir le grand écart entre les besoins personnels d’une part, et les limites de l’organisation d’autre part, qui est soumise à certaines conditions cadres. Les établissements doivent réfléchir à leur marge de manœuvre: peuvent-ils par exemple autoriser que les résident·es se lèvent et prennent leur petit-déjeuner à l’heure qui leur convient? S’ils font ce choix, il y aura des conséquences immédiates sur l’attitude des collaborateur·trices et l’ensemble de plans de travail.
Pouvez-vous être plus concrète?
La direction doit s’assurer que l’ensemble du personnel partage la même conception des soins et de l’accompagnement. D’autre part, il faut des spécialistes qui sachent reconnaître les besoins spécifiques des résident·es, ainsi que former en conséquence les collaborateur·trices et leur donner des instructions adaptées. L’examen des possibilités d’action rentre aussi dans ce cadre, notamment dans les situations de vie difficiles.
Quels types de spécialistes sont recherché·es?
En plus des infirmières et infirmiers, des assistantes socio-éducatives et assistants socio-éducatifs sont nécessaires. Certains établissements embauchent aussi des éducatrices sociales et éducateurs sociaux, voire des professionnel·les de l’animation communautaire, notamment pour promouvoir la participation sociale. D’autres institutions ont recours à des Gestalt thérapeutes et des musicothérapeutes. De façon générale, il est important de sensibiliser les responsables d’équipe. Les cadres supérieur·es doivent aussi avoir une bonne compréhension de l’accompagnement et disposer des compétences requises.
La collaboration interdisciplinaire gagne elle aussi en importance.
Oui, bien sûr. Lors de la formation aux métiers des soins, il faut davantage essayer d’encourager une sensibilité à l’importance de l’accompagnement psychosocial. Puis la sensibilisation doit se poursuivre au sein des établissements. De mon point de vue, il est déterminant que les deux groupes professionnels de la santé et du social se considèrent comme complémentaires, et pas comme des concurrents. Des améliorations sont encore nécessaires sur ce point, même si de plus en plus de spécialistes apprécient beaucoup de collaborer avec d’autres groupes professionnels.
L’objectif du guide est d’apporter aux EMS un soutien concret dans la mise en œuvre d’un bon accompagnement: comment a-t-on procédé pour y parvenir?
Nous avons fait des recherches, mené des entretiens avec de nombreux établissements, puis invité les directions et les membres du personnel d’une bonne vingtaine d’institutions qui nous donnaient l’impression qu’elles avaient une approche captivante, que nous voulions répandre. Nous avons organisé des ateliers avec ces personnes. Des spécialistes ayant validé les approches avaient été impliqué·es dans ce processus. Le guide n’est donc pas une réflexion théorique sur le bon accompagnement, et il ne renferme aucune vision irréaliste. Il montre plutôt explicitement ce qui est d’ores et déjà mis en pratique dans les conditions cadres données.
Quels contenus du guide résultent de ce processus?
Le guide aide d’une part à déterminer les niveaux à examiner pour mettre en œuvre un bon accompagnement. Cela commence par les principes directeurs. Il convient aussi de regarder de plus près la stratégie et le concept d’exploitation. C’est pour moi une partie très précieuse du guide. D’autre part, le guide contient des idées concrètes sur la manière d’organiser la mise en œuvre. Les exemples montrent ainsi très concrètement ce que l’accompagnement peut impliquer tout au long d’une journée. Toutefois, il ne s’agit ici vraiment que d’idées et de suggestions. Les institutions doivent elles-mêmes vérifier ce qui est possible compte tenu de leurs conditions cadres.
La mise en œuvre du guide requiert-elle plus de ressources en personnel?
Tout dépend des prestations que l’on souhaite proposer et de leur volume. Ce qui est sûr, c’est que d’autres compétences sont parfois nécessaires, notamment en matière d’accompagnement de personnes dans des situations de vie difficiles et quand il s’agit de permettre la participation sociale. Pour proposer de nombreuses prestations individualisées et développer de nouvelles compétences, il faut se demander s’il est possible de faire des suppressions dans d’autres domaines ou si des ressources supplémentaires sont effectivement nécessaires.
Les EMS prélèveront-ils une taxe d’accompagnement plus élevée aux résident·es?
Avec la mise en œuvre du guide, les coûts restent dans le même ordre de grandeur. Si nous parlons des coûts d’accompagnement de façon générale, il est important de mentionner que la question du financement est en chantier depuis des années. Le financement actuel des prestations d’accompagnement est fragmenté et lacunaire. Celles-ci ont souvent une place marginale dans le système de santé: l’assurance-maladie prend en charge les prestations de soins, mais en général, l’accompagnement social et psychosocial n’est financé ni par l’assurance-maladie ni par les services publics. En conséquence, soit les prestations d’accompagnement sont supportées à titre privé, soit elles ne sont pas sollicitées, alors même qu’elles seraient essentielles pour bien vivre sa vieillesse.
Abordez-vous ici les coûts élevés occasionnés par l’accompagnement important nécessité dans les EMS par un nombre croissant de personnes atteintes de démence, en plus des soins?
Notre législation et les modalités de financement qui en découlent établissent une distinction entre les soins et l’accompagnement. Tandis que les coûts des soins sont couverts par l’assurance obligatoire des soins AOS, ce sont en principe les résident·es qui subviennent aux frais d’accompagnement au moyen de la taxe d’accompagnement. Du fait de leur maladie, les patient·es présentant une démence nécessitent un accompagnement important. La prise en soin nécessitée par la maladie n’est que partiellement couverte par l’AOS. Il faudrait mieux réglementer à l’avenir le mode de financement de l’ensemble des coûts d’accompagnement: AOS, taxe accompagnement ou autre source? Le système de santé suisse ressemble à un patchwork. Une première étape a été franchie pour les bénéficiaires de PC dans les offres intermédiaires: le Parlement a accepté un forfait basé sur les besoins pour les prestations d’accompagnement.
Avez-vous d’autres attentes à l’égard des autorités et des politiques?
Pour les questions de qualité et de financement, les responsables politiques continuent de porter leur attention sur les soins. Les directives cantonales sur l’état des postes en sont l’illustration. Les autorités doivent absolument prendre davantage conscience du fait que l’accompagnement est une mission importante des EMS pour améliorer la qualité de vie. On devrait donc formuler un peu plus ouvertement les exigences liées à l’embauche de personnel, pour laisser plus de marge de manœuvre aux institutions.
Quels sont selon vous les autres défis?
Pour mettre en œuvre le guide, les institutions doivent disposer de suffisamment de personnel qualifié, et aussi d’assistant·es socio-éducatif·ves. En Suisse alémanique notamment, nous constatons une baisse de ces places de formation. Certaines institutions partent peut-être du principe que les assistant·es en soins et santé communautaire acquièrent durant leur formation certaines compétences en matière d’accompagnement et peuvent donc se charger des tâches correspondantes dans l’établissement. Mais cela ne suffit pas. Un établissement forme soit des assistant·es en soins et santé communautaire, soit des assistant·es socio-éducatif·ves.
La mise en œuvre du guide pour les institutions qui disposent souvent de ressources en personnel limitées n’entraîne-t-elle pas un investissement de temps (trop) important?
Les projets de développement nécessitent toujours du temps et des ressources. C’est vrai pour toutes les branches. Si l’on a déjà trop peu de ressources, c’est encore plus compliqué. Les institutions qui se sont déjà engagées sur cette voie observent néanmoins que leurs employé·es sont satisfait·es, malgré le surcroît de travail initial. Et il en résulte à long terme des places de travail plus attrayantes.
Qu’espérez-vous pour ces prochaines années?
J’espère un coup de pouce supplémentaire et de nouvelles idées pour développer le thème de l’accompagnement, mais aussi une réflexion critique de chaque établissement sur la voie empruntée: ce qui a déjà été fait et le potentiel à exploiter. J’attends des pouvoirs publics qu’ils redécouvrent le thème de l’accompagnement et tirent à la même corde que les institutions. Ce serait génial que d’ici cinq ans, nous puissions dire que la plupart des institutions ont fait un grand pas en avant.
Notre interlocutrice
Monika Weder est responsable de la formation chez ARTISET et a largement initié le processus d’élaboration du guide pour un accompagnement de qualité dans les institutions pour personnes âgées.