PROFESSIONS EN MUTATION | «Le besoin en personnel qualifié va continuer d’augmenter»

L’étude sur le personnel qualifié dans le domaine social, publiée en février, fournit pour la première fois des données au niveau national sur tous les champs d’activité, dont les domaines des personnes en situation de handicap, des personnes âgées et des enfants et jeunes. Fränzi Zimmerli, directrice de Savoirsocial, fait le point sur les principaux résultats et évoque le développement des diplômes professionnels.
Madame Zimmerli, selon l’étude, le nombre de personnes employées et de diplômes dans le domaine social a connu une croissance plus forte que dans d’autres branches. Comment l’expliquez-vous?
La Suisse enregistre une augmentation générale de sa population. Ce fait, couplé à une conjoncture favorable, a entraîné une croissance dans de nombreux secteurs et une extension des prestations sociales. Les résultats de l’étude permettent de dresser un tableau général de l’ensemble du domaine social. Bien entendu, il existe des différences entre les régions et les champs d’activité. On observe que la croissance est particulièrement forte dans l’accueil extrafamilial et parascolaire, avec la hausse constante du nombre de places en crèche et au développement de la prise en charge parascolaire.
Fait intéressant, la part de personnel qualifié est plus élevée qu’il y a dix ans. Comment expliquez-vous cette professionnalisation?
Cela s’explique d’une part par les associations patronales, qui favorisent cette évolution en incitant les entreprises à proposer des places de formation et en les soutenant dans ce processus. D’autre part, il y a les directives cantonales et communales relatives à la part de personnel qualifié, par exemple pour les crèches ou les institutions pour personnes en situation de handicap. Dans le domaine social, de nombreuses nouvelles places d’apprentissage d’assistant socio-éducatif·ont ainsi vu le jour ces dernières années. Par conséquent, beaucoup de jeunes travaillent à présent dans ce domaine.
La part de personnel non qualifié s’élève néanmoins à près de 30 % dans le domaine social et reste donc très élevée.
Parmi l’ensemble du personnel, 60 % disposent d’un diplôme formel dans le domaine social, et 10 % dans un domaine voisin. Ces taux ont augmenté au cours des dernières années, ce qui est réjouissant. Ils varient toutefois en fonction des champs d’activité, la part la plus faible étant dans l’accueil extrafamilial et parascolaire et la plus élevée, dépassant 90 %, dans les offres de conseil et d’évaluation des besoins.
Comment expliquer cette faible proportion dans l’accueil extrafamilial et parascolaire?
e personnel encore en formation est aussi considéré comme main-d’œuvre non qualifiée. Cela concerne 10 % du personnel, tous champs d’activité confondus. La part de personnes en formation est particulièrement élevée dans les champs d’activité proposant surtout des offres d’accompagnement, c’est-à-dire les trois domaines de l’enfance, du handicap et des personnes âgées.
Dans ces trois secteurs, justement, où travaillent les personnes ayant le plus haut niveau de formation dans le domaine social?
Le niveau de formation est avant tout l’expression d’une certaine volonté politique, associée aux stratégies de professionnalisation de la branche. Dans le domaine de l’accompagnement stationnaire des enfants et jeunes, la part de personnel qualifié ayant suivi une formation de degré tertiaire, soit les éducatrices et éducateurs sociaux, est élevée. Dans l’accueil extrafamilial et parascolaire, les cantons exigent en moyenne 50 % de personnel qualifié. Généralement, un diplôme de degré secondaire II suffit. En Suisse romande, les exigences sont parfois plus élevées, comme dans le canton de Genève, où 60 % du personnel doit avoir un diplôme du degré tertiaire.
«Nous allons probablement assister à un besoin accru de métiers du social dès que les prestations d’accompagnement social pour les personnes âgées ne devront plus être entièrement financées par elles-mêmes.» Fränzi Zimmerli
De manière générale, la Suisse latine délivre-t-elle plus de diplômes du degré tertiaire?
En Suisse romande et au Tessin, la part de personnel titulaire d’un diplôme de degré tertiaire est généralement plus élevée qu’en Suisse alémanique, et ce pour diverses raisons. Par exemple, la main-d’œuvre qualifiée venant d’Italie ou de France et qui travaille dans les cantons du Tessin, de Vaud et de Genève a souvent suivi une formation universitaire à l’étranger.
Le taux de maturité plus élevé de la Suisse latine joue-t-il aussi un rôle à cet égard?
Oui, en raison de ce taux plus élevé, davantage de personnes suivent une formation dans une haute école spécialisée ou à l’université. Cela s’explique par des traditions de formation différentes entre les régions linguistiques, un phénomène que nous observons dans tous les secteurs, y compris le domaine social.
Le recrutement de personnel est plus compliqué qu’il y a dix ans, mais l’étude ne fait pas (encore) mention explicite d’une pénurie. Cela diffère donc des soins.
Nous nous sommes penchés sur le terme de «pénurie» dans l’étude. En économie, il y a pénurie lorsque l’offre et la demande sont en déséquilibre durant une longue période, c’est-à-dire si les postes restent vacants pendant longtemps car ils ne peuvent pas être pourvus par les spécialistes souhaités. Selon les résultats de notre enquête, il est devenu bien plus difficile de pourvoir des postes vacants mais, dans la plupart des cas, les entreprises y parviennent encore. Point positif dans ce contexte, la formation d’assistant·et socio-éducatif·reste très populaire.
De quelle manière se manifeste cette difficulté croissante à recruter?
’après l’étude, 90 % des postes publiés en 2023 ont été pourvus. Toutefois, seuls 60 % l’ont été dans le délai souhaité et avec les qualifications requises. Pour 20 % d’entre eux, les entreprises ont certes pu embaucher une personne ayant les compétences exigées, mais dû faire des compromis quant au délai. Pour certaines régions ou pour certaines offres, ces taux sont bien plus bas; il est alors correct de parler de pénurie.
Comment la situation relative au personnel qualifié va-t-elle évoluer?
Le besoin de prestations va continuer d’augmenter. Dans l’accueil extrafamilial et parascolaire, les prestataires estiment que les besoins en personnel qualifié vont augmenter en raison de la croissance de la population. Le domaine du grand âge est aussi concerné, au vu de l’évolution démographique et de la population vieillissante, qui nécessite non seulement des soins, mais aussi un accompagnement social. Nous allons probablement assister à un besoin accru de métiers du social dès que les prestations d’accompagnement social pour les personnes âgées ne devront plus être entièrement financées par elles-mêmes.
Le personnel qualifié ne suffira probablement pas à couvrir les besoins croissants dans l’accompagnement ambulatoire des personnes âgées. Quelle est votre opinion à ce sujet?
Les parties prenantes du domaine de la vieillesse estiment que le besoin d’offres ambulatoires va augmenter. Des études scientifiques le confirment. Les personnes âgées peuvent souvent compter sur leur famille pour les tâches d’accompagnement, mais elles seront de moins en moins nombreuses à bénéficier d’un tel soutien à l’avenir. Des offres de proximité adaptées seront donc nécessaires. Or si les offres se multiplient, il faudra davantage de personnel.
De qui ce personnel sera-t-il composé?
Des professionnel·les, du personnel non qualifié et des bénévoles prendront certainement en charge ces prestations. Nous, Savoirsocial, devons réfléchir à la manière dont les offres pour les personnes âgées se développeront et aux compétences dont les spécialistes auront besoin, par exemple pour collaborer avec les bénévoles et le personnel non qualifié. Ils devraient pouvoir déléguer de manière adéquate les tâches à effectuer et garantir la qualité de l’offre en tout temps. Ces compétences doivent être intégrées dans les plans de formation.
Comme le montre l’étude, le domaine social connaît un taux de rotation élevé, à l’instar des soins. Quels résultats ressortent de l’étude à ce sujet?
L’étude montre que le taux de rotation varie énormément en fonction du champ d’activité et du type d’offre. De manière générale, on constate toutefois que ce taux est supérieur à la moyenne du secteur et que la situation s’aggrave dans les entreprises. Un taux de rotation élevé augmente la charge de travail de toutes les personnes qui restent dans l’établissement. Dans le pire des cas, il peut provoquer une baisse de la qualité du travail ou une diminution de l’offre, qui peut à son tour donner lieu à des licenciements supplémentaires.
Que peut-on faire pour résoudre ce problème?
Au cours des prochains mois, toutes les parties prenantes, soit les associations, les entreprises, la politique et les pouvoirs publics, vont discuter des mesures possibles. Nous les collecterons et examinerons les revendications que nous pourrons en tirer pour chaque champ d’activité ou pour l’ensemble du domaine social. Puisque nous disposons pour la première fois de données au niveau national concernant tous les champs d’activité du domaine social, nous pouvons parler d’une seule voix et, ainsi – espérons-le – nous faire mieux entendre en politique. Nous réfléchissons aussi à lancer un monitorage à partir de l’étude pour disposer de chiffres régulièrement actualisés à l’avenir.
Qu’entreprenez-vous concrètement dans la formation professionnelle?
Il faut continuer à développer les formations du domaine social en fonction des besoins. Nous examinons ce que la formation professionnelle peut apporter pour maintenir le personnel qualifié dans les différents champs d’activité et, bien entendu, continuerons de créer de bonnes conditions pour les jeunes et les adultes intéressés par ces métiers, pour les apprentis et les étudiants ainsi que pour les formatrices et formateurs professionnels et pratiques.
Cela fait vingt ans que les métiers du social sont soumis à la loi sur la formation professionnelle. Quelles évolutions générales a-t-on pu observer?
Ces vingt dernières années, nombre de formations et métiers se sont développés dans le domaine social. Ces évolutions s’orientent toujours vers un besoin particulier de la branche et ont lieu dans le cadre de la formation professionnelle. La détermination et la justification d’un besoin est un long processus. Une fois ce besoin clarifié, le profil professionnel et les compétences doivent être définis. Généralement, il faut encore désigner les organisations qui assumeront la responsabilité de la formation professionnelle en question. Ce processus est financé par un fonds en faveur de la formation professionnelle créé par Savoirsocial il y a quelques années et soutenu par diverses organisations.
Qu’est-ce que cela signifie pour les personnes intéressées par ces métiers et pour les professionnels?
Grâce à ces évolutions, une offre attractive de formations initiales et continues dans le domaine social leur est proposée. Les personnes qui ont débuté leur carrière par une formation initiale d’assistant·socio-éducatif·ont de nombreuses possibilités de se perfectionner. Au degré secondaire II et dans la formation professionnelle supérieure, il existe actuellement dix-neuf titres différents.
À votre avis, quels défis attendent la formation professionnelle dans les trois champs d’activité d’ARTISET?
Dans l’accueil extrafamilial et parascolaire, le fait que les assistants socio-éducatifs disposent de nombreuses possibilités de perfectionnement est un défi. Il faut donc créer des emplois pour les personnes qui souhaitent suivre une formation professionnelle supérieure, par exemple d’éducatrice de l’enfance diplômée ES ou dans le domaine de la petite enfance. Actuellement, les places de formation et de travail ne sont pas suffisantes, surtout en Suisse alémanique. Il faudrait en outre donner aux entreprises des outils pour qu’elles puissent assumer correctement leur mission de formation.
Selon vous, quels sont les défis dans le domaine des personnes âgées?
Comme je l’ai déjà mentionné, nous, Savoirsocial, allons réfléchir aux compétences dont le personnel qualifié aura besoin au vu de l’évolution des offres dans ce domaine. Nous nous penchons aussi sur l’interface entre la santé et le social. Les personnes âgées qui restent chez elles nécessitent plus de prestations d’accompagnement que de soins. Il s’agit de bien positionner les métiers du social par rapport aux professions axées sur les soins.
Dans le champ d’activité des personnes en situation de handicap, la tendance est aussi aux offres ambulatoires. Qu’est-ce que cela implique pour la formation professionnelle?
Dans ce domaine, il convient d’observer les évolutions en lien avec le financement axé sur les personnes. Les lois élaborées à ce sujet par les cantons ont une influence sur les organisations. Reste à savoir quelles seront celles qui proposeront des prestations de soutien. Pour l’instant, le personnel qualifié est formé dans le domaine stationnaire. Nous nous demandons actuellement qui le formera aux prestations de soutien à l’avenir, combien de professionnelles et professionnels seront nécessaires et quelles compétences supplémentaires devront être intégrées aux formations.
Étude sur le personnel qualifié dans le domaine social 2024
Les deux associations nationales Savoirsocial, la faîtière pour la formation professionnelle du domaine social, et Sassa, la Conférence des hautes écoles spécialisées suisses de travail social, ont mandaté une étude, publiée début février. C’est la première fois que les formations professionnelles et universitaires font l’objet d’une étude commune approfondie. Quelque 1700 entreprises de toute la Suisse actives dans huit champs d’activité ont participé à une enquête en ligne l’an dernier. Ces huit champs sont les suivants: «Personnes âgées», «Personnes en situation de handicap», «Enfants, jeunes, familles», «Personnes du domaine de la migration et de l’asile», «Personnes en situation d’addiction», «Personnes en situation de précarité», «Personnes en exécution de peine ou de mesure» et «Personnes vulnérables dans d’autres situations particulières». Des échanges au sein de groupes de réflexion et des données issues de la statistique publique sont venues compléter les résultats de l’enquête. L’étude présente pour la première fois des données complètes et représentatives surla situation relative au personnel qualifié dans l’ensemble du domaine social. Elle livre des informations sur les caractéristiques de la situation du personnel qualifié, sur la mobilité du personnel et sur les besoins futurs en personnel.
Étude sur le personnel qualifié
Photo: Savoirsocial